Adam et Eve
Voilà, très modestement, une critique de Navamalika, Isit, Iléana, Servilia, Adam, Eva et les autres… (Adam si Eva en version originale), un roman écrit en 1925 par Liviu Rebreanu.
Le récit commence avec un dénommé Toma Novac agonisant sur son lit d’hôpital. Entretenant une relation avec la jeune et belle Iléana, Toma s’est fait surprendre dans les bras de sa maîtresse par le mari outragé qui s’est vengé en tirant sur son rival.
Dans un éclair de conscience Toma se remémore sa rencontre avec Aléman, un vieil homme très croyant. Au cours de plusieurs entrevues Aléman lui a longuement détaillé sa spiritualité de la vie et de l’amour (qu’il associe intimement, l’un n’allant pas sans l’autre) : deux âmes sœurs doivent s’incarner dans une enveloppe matérielle (un homme et une femme) pour s’unir charnellement. Et c’est ce vers quoi ces deux âmes poussent inlassablement les mortels dans lesquelles elles se retrouvent. Toutefois des obstacles tels que l’histoire ou les conditions sociales s’opposent à l’union des âmes : une seule vie humaine ne saurait les réunir. C’est pourquoi à la mort des protagonistes les âmes changent de réceptacles et en sautant le temps et l’espace prennent possession de deux nouveaux humains. Cette réincarnation doit avoir lieu sept fois pour qu’enfin les deux âmes spirituelles s’unissent matériellement et charnellement.
S’ensuivent alors sept passionnants chapitres, qui sont autant de nouvelles sur les différentes réincarnations de deux âmes. Ainsi, dans l’ordre d’écriture nous suivons les passions contrariées de :
Navamalika, promise au roi Arjuna, et Mahavira, disciple d’un brahmane, à Hastinapour dans l’Inde du vingt-deuxième siècle (approximativement) avant notre ère.
Isit, favorite du pharaon, et Unamonu, monarque de la ville sainte d’Abotu, dans l’Egypte ancienne de la quatrième dynastie (celle qui a laissé les plus célèbres des monuments de -2670 à -2450 avant J.-C.).
Hamma, capturée, violée, emprisonnée par le chef rebelle Iluma-Ilum et Gungunum, scribe de la reine à Babylone, en Mésopotamie sous le règne du roi Samsu-Iluna (-1750 à -1712 av. J.C).
Servilia, une jeune esclave, et Axius, un chevalier et philosophe romain dans la Rome de l’empereur Tiberius (14 à 37 après J.-C.).
Une mystérieuse Maria (la Vierge Marie?) et Adéotus, moine au monastère de Lorsch, dans l’Allemagne Moyenâgeuse (687 à 701, pontificat du Pape Sergius).
Yvonne Collignon de Gargan, une jeune aristocrate catholique, et Gaston Duhem, un médecin et athée intransigeant, tous les deux sur le point de se faire guillotiner dans la ville d’Arras tourmentée (ou éclairée, c’est selon l’appréciation) par la terreur de la Révolution Française
Iléana, une jeune et belle femme mariée et Toma Novac, un professeur de philosophie, dans une Bucarest contemporaine de l’écriture du roman.
Chacun de ces différents épisodes est passionnant, l’immersion dans le lieu et dans l’époque du récit est parfaite, notamment grâce au soin tout particulier accordé à la description des lieux, des coutumes, sans doute le fruit d’un important travail de documentation de la part de l’auteur. Bref on est emporté, on voyage, tant historiquement que géographiquement.
Les héros de ces histoires sont des hommes en recherche (d’un sens à leur vie, qui est en fait leur âme sœur), qui s’interrogent, qui préfèrent la lecture, la philosophie ou la science à d’autres choses plus pragmatiques et rémunératrices. Souvent sceptiques face à la religion (Gaston Duhem et Toma Novac principalement) ils remettent en cause leur certitude et se laissent gagner par la foi à l’approche de la mort, donnant l’occasion à une belle réflexion sur l’au-delà.
On pourrait reprocher un léger manque de profondeur aux personnages féminins, mais la rencontre entre les deux êtres, le "coup de foudre" comme on pourrait vulgairement l’appeler, est si bien retranscrit, dans la remise en question des certitudes des deux êtres (comme une métaphore des difficultés des âmes à s’unir), que l’on pardonne volontiers à l’auteur.
La fin de la plupart des nouvelles est souvent cruelle, dure et violente, notamment pour les trois premières, un peu à l’image de l’idée que l’on se fait de ces périodes antiques. La rencontre entre les deux âmes est très condensée –ce qui ne veut pas dire bâclée– et n’occupe qu’une maigre place dans les chapitres se déroulant au Moyen-Âge et pendant la Révolution Française, sans doute par volonté de l’auteur de ne pas trop se répéter. Cette brièveté du point culminant de la nouvelle est compensée par une description passionnante et extrêmement instructive de l’époque concernée, tout particulièrement, en tout cas pour un français, le tableau du régime de la Terreur pendant la Révolution Française, qui fait froid dans le dos.
Pour conclure ce roman traite de l’amour bien sûr, mais aussi de la recherche du sens de la vie, de la foi, et est parfois un roman philosophique. Le texte est extrêmement riche et dense, ce qui est à souligner pour des nouvelles (même s’il est impossible de les lire séparément) et passionnant, assurément l’un des quatre chefs d’œuvres d’un auteur qu’il convient de recommander à tous.








